Médias, argent et indépendance : le FSL met en avant les modèles d’information alternatifs

A l’occasion du 17ème Forum Social Local du Morbihan, Déambulaterre et Timbre FM ont été conviés à participer à une table ronde sur l’avenir des médias et du journalisme. Retour sur cet échange entre le public et des médias indépendants qui s’est déroulé le 7 février 2026 à Séné.


Par Cécile, Sylvain et Simon

« L’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui concerne la liberté de penser et la liberté d’opinion, n’est plus effectif s’il n’y a pas un nombre d’organes de communication différents et indépendants », commence l’un des représentant de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) (1). Nous sommes au Forum Social du Morbihan. La salle des associations de Séné est comble. Signe que le sujet tient à cœur : « Quelle alternative aux médias dominants ? » A la table ronde, des représentants de plusieurs médias indépendants : Morgan Large de radio RKB et Splann !, Gwenaëlle Lenoir de Médiapart, Diego de Contre Attaque, Erwan Le Calvez de radio Timbre, Simon et Daniel pour Déambulaterre.

« Nous sommes dans une situation inédite de défiance vis à vis des médias dominants qui sont contrôlés par 11 milliardaires », poursuit Michel de la LDH en guise d’introduction. Il rappelle le soutien de son association à un projet de loi sur les médias limitant leur concentration (voir encadré plus bas). D’emblée, le constat est alarmant : cette concentration des moyens d’informer menace le pluralisme, l’indépendance du journalisme et devient un outil d’influence, de désinformation en orientant le débat démocratique de plus en plus à droite.

L’argent, le nerf de la guerre

Dans la lutte contre cette concentration, le mode de financement des médias est fondamental. « Même quand on ne fait pas de politique, on dérange et on nous coupe les financements », remarque Erwan Le Calvez de Timbre FM. Il fait référence à la coupe budgétaire prévue du Fonds de soutien aux radios libres qui menace de nombreux postes de travail chez les confrères des ondes FM (voir article de Déambulaterre sur le sujet). RKB la radio dans laquelle Morgan Large officie, est elle aussi touchée par ce projet d’austérité. La journaliste évoque également la nouvelle pratique de mise en concurrence des associations d’éducation aux médias, l’un des piliers du budget des radios, qui doivent maintenant répondre à des appels à projet pour obtenir des financements.

« Certains considèrent que les fonds publics doivent financer les médias, d’autres les refusent au nom de leur indépendance », fait remarquer Michel de la LDH. Pourtant, historiquement, la presse a toujours bénéficié de fonds publics, rappelle-t-il. Médiapart défend une autre vision : « Nous avons choisi de ne pas dépendre de l’Etat et de éventuels changements politiques », explique Gwenaëlle. « En revanche, ce sont les lecteur qui paient leur abonnement ! ». Une partie des bénéfices est mise dans une structure en cas de coup dur. Ce qui permet de travailler dans « un état d’esprit serein » et de résister aux pressions, souligne-t-elle.

Procès et pressions


«Car n’oublions pas le coût des procès ! », rappelle Morgan Large. Si Médiapart a enduré quelques 500 procès, presque tous gagnés, se défendre dans un procès est « une usine à gaz » remarque la représentante de Splann!. Ce média d’enquête a en effet récemment enduré un procès bâillon. « Coût des avocats, temps et énergie de la préparation de la défense… sont autant de ressources non investies dans les enquêtes », selon elle. « On fait très gaffe, on est relu par des avocats. »

Face à cela, les lobbies de l’agrobusiness sont tout-puissants, fait-elle remarquer. Non seulement, ils achètent de la pub dans les journaux, mais ils ont aussi leurs propres publications. Ce sont de véritables organes de propagandes, qu’ils distribuent gratuitement dans les boites aux lettres.

Les journalistes de Splann! font du terrain, avec des enquêtes sur le long court (3 à 6 mois. Pour Morgan Large, qui enquête dans une région où elle vit et qui a déjà subit des intimidations et du sabotage sur son propre véhicule, l’investigation ne se fait plus seule : « C’est plutôt risqué »… Le média est organisé sous forme d’association fonctionnant à 70% avec les dons des lecteurs et lectrices. Son site internet est en libre accès.

Quelle indépendance ?

Tandis que Médiapart a organisé le journal pour qu’il ne puisse pas être racheté par des intérêts privés, chez Timbre FM, l’indépendance de tout pouvoir politique et financier est clairement écrite dans les statuts de l’association. Pour Déambulaterre, webjournal gratuit, fait par une équipe bénévole, le modèle économique est certainement un frein à la réalisation d’enquêtes. Mais selon Simon, en revanche, c’est l’organisation de ce média, avec la participation citoyenne, l’absence de propriétaire, le comité de rédaction collégial, qui garantit l’indépendance du journal.

« A Contre Attaque, on a choisi le prix libre pour développer la bataille contre-culturelle », expose Diego. Son média « autonome » ne comprend pas de professionnels. « Les personnes qui rédigent les articles sont des bénévoles formés « sur le tas », mobilisés pour raconter les luttes ». (Voir encadré plus bas) Contre Attaque incarne un contre-récit aux discours dominants, en documentant ce que vivent les manifestants de l’intérieur. « Nous sommes militants avant d’être journalistes ! », insiste Diego en lançant une proposition à méditer : s’inspirer du Conseil National de la Résistance afin d’interdire les capitaux financiers dans les médias.

1 : Association de la loi de 1901, la Ligue française de défense des droits de l’Homme

(LDH) doit sa création en 1898 à l’occasion de l’affaire Dreyfus pour défendre un innocent

victime de l’antisémitisme et de la raison d’État. Et dès le départ, elle a déclaré étendre son

action à la défense de tout citoyen victime d’une injustice ou d’une atteinte à ses droits.

2 : Dans la déclaration universelle des droits de l’Homme, l’article 11 de 1789, stipule que la

libre communication des pensées et des opinions est un des droits de l’Homme les plus

précieux : « tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de

l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »


Un projet de loi pour le droit à une information indépendante

Face à la multiplication des atteintes au secret des sources et à la concentration des médias en France, 140 médias, syndicats et organisations appellent, dans une tribune, à ouvrir un débat public autour d’un futur projet de loi pour garantir le droit à l’information.

Soutenue par Reporters sans frontières, la proposition de loi portée par la députée écologiste Sophie Taillé-Polian, a été adoptée en commission des affaires culturelles et de l’éducation début février 2026 après avoir été déposée à l’Assemblée nationale en décembre dernier. L’article premier de la proposition de loi a bien été adopté par l’Assemblée nationale le 12 février, mais l’examen de l’ensemble du texte n’a pu aller jusqu’à son terme.

La formation des journalistes : un enjeu sensible

Splann! embauche des débutants, notamment de l’IUT de Lannion, pour les faire travailler avec des journalistes plus expérimentés afin de les former. Médiapart accueille chaque année des apprentis qui sont parfois embauchés par le média. Diego de Contre Attaque rappelle que dans les années 1980, les deux tiers des « pros » n’avaient pas suivi d’école de journalisme. Aujourd’hui selon lui, il y a une uniformisation de l’information, « un élitisme dans ces école », dans lesquelles les directeurs forment surtout pour travailler dans les médias mainstreams et n’ont pas d’intérêt particulier pour les médias alternatifs. « beaucoup de journalistes n’ont toujours pas de CDI au bout de 10 ans. C’est un métier ingrat », ajoute une personne dans la salle. « Le grand danger c’est la précarité », abonde Gwenaëlle Lenoir, « Comment dire non à un boulot, à une rédaction, qui glisse à cause d’un propriétaire milliardaire ». En tant que média participatif, Déambulaterre quant à lui propose des ateliers d’écriture et de photo-reportage pour former les citoyens à la pratique journalistique.

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