Tribunal pour la jeunesse : une condamnation à réparer


Ouvrir une tribune qui permette à la jeunesse de s’exprimer, en revendiquant son droit d’être actrice et acteur des décisions qui la concernent, tel était la finalité du Tribunal pour la jeunesse. Cette assemblée symbolique s’est tenue le samedi 28 février 2026 à Vannes, à l’initiative de la section locale de la Ligue des Droits l’Homme. Sous forme d’interventions et de plaidoiries sur les atteintes aux droits fondamentaux et grâce à un tribunal en fin de journée doté d’un jury populaire, cette journée a abouti au réquisitoire de la jeune procureure Jeanne Marchand que nous publions ici…

Le Tribunal pour la jeunesse est un tribunal symbolique, qui a pris la forme d’un Tribunal de Carnaval. L’accusé était représenté par une sorte de bonhomme Carnaval, mannequin de tissu représentant l’État. Ce dernier était défendu par un avocat désigné d’office dans le public. La cour était constituée d’une magistrate qui menait les débats, d’un huissier, d’une procureure. Il s’agissait de jeunes étudiant·es (en droit pour la magistrate et la procureure) et d’un jeune travailleur. Différents thèmes avaient été sélectionnés afin de répondre à l’accusation : « Y a-t-il crime contre la jeunesse ? ». Ces thèmes (le traitement de l’information, la santé mentale des jeunes, l criminalisation de la contestation des jeunes, le travail, le numérique et ses enjeux) ont été traité par des témoignages sous différentes formes : théâtre forum par le groupe de jeunes comédiens du Conservatoire de Vannes, témoignages de membres d’association, plaidoiries de jeunes lycéennes, témoignage d’un mineur isolé, et Podcasts diffusés dans la salle d’audience (réalisés préalablement à l’Espace jeunes du quartier de Kercado). A l’exception du théâtre forum qui mobilisait directement la participation du public, les autres prises de parole se succédaient au pupitre, face au public. Lors de la « délibération » le public a été invité à faire un tour sur les stands des associations présentes, et à participer à un débat mouvant présenté par l’association Kaz sur les enjeux du numérique. Le procès s’est terminé par le réquisitoire (écrit préalablement par Jeanne Marchand, étudiante en droit qui jouait le rôle de procureure). Ce réquisitoire a ensuite été envoyé aux élu·es locaux :

Nous ne sommes pas réunis pour savoir si la jeunesse a fauté, l’on sait déjà qu’elle sert depuis toujours, de prévenu à ciel ouvert. Elle est jugée à la démarche, au prénom, au code postal, à la couleur de peau, bien avant d’avoir pu faire entendre une phrase complète.

Je viens devant vous non pour plaider l’émotion, mais pour qualifier des faits, des mécanismes et des omissions qui, mis bout à bout, composent des crimes politiques et moraux contre la jeunesse de ce pays, en fait du monde entier mais il ne nous appartient pas de qualifier pour eux. Ces crimes ne ressemblent pas toujours à des matraques ou à des drames spectaculaires : ils prennent la forme de procédures, de chiffres, de plateaux télé, de contrats précaires, d’attentes sans rendez-vous.

Mesdames et messieurs, en tant que procureure chargée de représenter l’intérêt général, l’intérêt de la jeunesse toute entière, je vous propose la condamnation des générations précédentes, des gouvernements qui se sont succédés ainsi que, plus largement, celle de l’Etat français, sur le fondement de quatre charges que je vais vous exposer. Ces quatre charges revêtent une dimension commune toute particulière puisque quand l’Etat se rend responsable du sacrifice de ses citoyens, il renverse la charge de l’accusation, puisqu’alors il se met à accuser la « paresse et l’idiotie » des jeunes, le « bruit et l’odeur » des immigrés et le « désordre » des pauvres.

Jeunesse suspectée

La première charge engagée est la suivante : La répression en France ne poursuit qu’un seul but, celui de fabriquer une jeunesse suspecte. Selon une enquête publique du Défenseur des droits, les 18-25 ans déclarent sept fois plus de contrôles d’identité que l’ensemble de la population. Et lorsque l’on ajoute la variable de la perception raciale, on atteint un vertige démocratique : un jeune homme perçu comme noir ou arabe a une probabilité vingt fois plus élevée d’être contrôlé, et 80% de ceux correspondant à ce profil déclarent avoir été contrôlés dans les cinq dernières années, contre 16% pour le reste.

Ces contrôles ne sont pas neutres : ils s’accompagnent fréquemment de tutoiement, d’insultes, de brutalité et, surtout, d’une absence d’explication sur le motif même du contrôle. C’est une école de la citoyenneté à ciel ouvert, mais à l’envers : une pédagogie par le corps qui enseigne à certains enfants qu’ils resteront, quoi qu’ils fassent, des suspects en sursis. On appellera cela « prévention », « sécurité », « maintien de l’ordre ». Je vous demande, vous, d’y reconnaître ce que c’est : une socialisation à l’humiliation, un apprentissage répété du « tu es contrôlable », réservé à certaines jeunesses et à certains territoires. Quand une République réserve à une partie de ses enfants un régime d’exception sécuritaire, elle ne protège plus, elle trie.

Pensées suicidaires

La deuxième charge reprochée à l’Etat, est celle d’abîmer les jeunes avant de les accuser de ne pas s’en sortir.

En 2022, en France, 18% des adolescents de 17 ans déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois, contre 10,7% en 2011. Je ne vous dis pas : « un adolescent sur cinq ne va pas bien ». Je vous dis : un adolescent sur cinq a pensé à mourir. Cette détresse n’est pas répartie au hasard : en 2022, 24% des filles de 17 ans déclarent des pensées suicidaires, contre 12,3% des garçons.

On a longtemps parlé du « mal-être des jeunes » comme d’une météo passagère : « ça va passer », « c’est l’âge », « on a tous connu ça ». Sauf que ce que vit cette génération n’a rien d’un simple coup de vent hormonal. Quand, à dix-sept ans, on connaît par cœur les numéros d’urgence, les diagnostics en ligne et le vocabulaire des crises d’angoisse, ce n’est plus une « période », c’est un paysage. Ce n’est plus une exception, c’est le décor dans lequel on leur demande d’apprendre, d’aimer, de travailler, de se projeter. Et, le plus souvent, de dire merci.

La violence, ici, n’est pas seulement dans les gestes extrêmes, elle est dans la pédagogie invisible que nous avons construite autour d’eux. On leur répète que « tout est possible » – à condition d’être performant, flexible, résilient, disponible, souriant, tout le temps. On leur demande d’absorber une succession de crises – sanitaire, écologique, sociale, géopolitique – comme on avale des notifications : en silence, sans déranger. Quand ils craquent, on leur offre des applis de méditation, un atelier « gestion du stress » entre midi et deux, et quelques affiches colorées sur « prendre soin de soi ». On médicalise leur vertige, on psychologise leur fatigue, mais on laisse intactes les structures qui les broient.

La société parle beaucoup de « fragilité », mais rarement de ce qu’elle fait subir à la solidité de ses jeunes. Imaginez une journée ordinaire : se lever avec l’estomac noué par les résultats, par Parcoursup, par un entretien pour un CDD sous-payé ; traverser une ville où l’on peut être contrôlé dix fois sans explication ; consulter un fil d’actualité saturé de guerres, de catastrophes climatiques, de débats hystérisés sur « les jeunes d’aujourd’hui » ; rentrer le soir dans un logement exigu, bruyant, trop cher, quand logement il y a. On appellerait ça comment, si ce n’était pas eux ? Un environnement toxique. Pour eux, on parle de « manque de motivation ».

Solitude connectée

Et puis il y a cette solitude particulière que produit notre époque : une solitude connectée. Des centaines de « contacts », des milliers de vues, et pourtant personne à appeler quand la nuit devient trop longue. Des réseaux qui promettent du lien mais livrent surtout de la comparaison permanente, de la mise en scène de soi, de la honte d’être en dehors de la norme. On a inventé des machines capables de leur parler en permanence, mais pas le temps de les écouter vraiment.

On a rendu plus simple le fait de signaler un compte que de trouver un psy accessible. On a multiplié les discours sur la « santé mentale », sans leur garantir un seul lieu où déposer, sans honte, ce qui les étouffe.

Le crime, ici, tient en une phrase : nous avons réussi à faire d’une souffrance massive quelque chose que chacun se croit obligé de gérer tout seul. Nous avons fait de la détresse un défaut personnel, de la fatigue un manque de volonté, de l’angoisse une affaire privée. Comme si c’était aux jeunes d’apprendre à respirer dans une maison qui brûle, plutôt qu’aux adultes d’éteindre l’incendie.

Mesdames et Messieurs du jury, lorsqu’un adolescent, une étudiante, un apprenti en vient à se dire que disparaître serait moins douloureux que continuer, ce n’est pas seulement une histoire individuelle. C’est un verdict silencieux sur notre organisation sociale. Ce n’est pas « sa faiblesse », c’est notre échec. La question n’est donc pas : « Pourquoi ces jeunes sont-ils si fragiles ? » La question, la seule, est : quel genre de société faut-il être pour que l’idée de ne plus vivre apparaisse, à dix-sept ou vingt ans, comme une option raisonnable ?

L’État français a fini par déclarer la santé mentale «Grande cause nationale 2025», et par ceci il entendait en fait une grande campagne de pub sur les abris bus et non pas bien sûr la formation et l’embauche de psy aux quatre coins de la France.

À partir de quel seuil de solitude massive accepte-t-on de dire que ce n’est plus un ensemble de fragilités individuelles mais un fait social organisé par nos choix collectifs ?

Chômage et précarité

La troisième charge que le parquet retient, c’est comment le travail a été transformé en machine à retarder la vie. Nous ne travaillons plus pour vivre mais nous vivons bel et bien dans l’unique but d’être une valeur ajoutée à un empire financier.

On a raconté à la jeunesse un conte moral : « Travaille, et tu seras libre. Étudie, et le marché te récompensera. » Les chiffres, eux, racontent une tout autre histoire. En 2024, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 18,8% en moyenne annuelle, bien au-dessus des autres tranches d’âge. Le risque de pauvreté s’est rajeuni puisque 16,4% des 18-29 ans vivent sous le seuil de pauvreté monétaire.

Et la sortie de l’école ne signifie pas toujours insertion : l’indicateur NEET – ni en emploi, ni en études, ni en formation – existe précisément pour mesurer ces vies suspendues, ces trajectoires coupées net. L’Insee en suit trimestre après trimestre la part parmi les 15-29 ans ; l’OCDE en a fait une catégorie à part entière de l’action publique. Mais le plus accablant, est ce que l’État écrit lui-même. Dans la fiche de présentation de la campagne 2025 de l’inspection du travail contre le recours abusif aux contrats précaires, la Direction générale du travail rappelle qu’en 2023, 10% des travailleurs occupaient un emploi précaire (intérim, CDD), «avec une part plus forte chez les (…) jeunes», et que la précarité du travail a été plus que multipliée par deux en quarante ans. Ce document liste les effets : insécurité de l’emploi, accès plus faible à la formation, impossibilité de se projeter (logement, crédit, long terme), exposition accrue à des conditions de travail difficiles, sans même parler des 1297 morts au travail rien que pour l’année 2024.

Autrement dit : on vole du futur sous forme de contrats. On multiplie par deux la précarité en quarante ans, puis on intime aux jeunes d’être « patients » et «raisonnables». Dans quel code moral a-t-on décidé qu’une génération n’avait droit qu’à des vies provisoires et des avenirs en pointillés ?

Concentration des médias

La quatrième charge est la suivante : nous responsablilisons l’Etat pour avoir confié à 8 milliardaires, la mission de nous raconter le quotidien. Parce qu’il suffit d’allumer sa télé pour entendre que le déficit de nos finances publiques s’explique par l’aide dérisoire délivré par l’Etat à des familles qui fuient la misère. La faute n’est-elle pas plutôt celle de ceux qui en ont trop, mais qui en veulent quand même plus ? Parce que vous comprenez, ce n’est pas le travail qui ne paye plus mais ce sont nous autres gueux qui ne savons pas accueillir le ruissellement de la fortune de nos chers ultras-riches.

L’information n’est pas un simple décor sonore derrière lequel la vraie vie se déroulerait en paix. Elle produit le climat émotionnel dans lequel nous acceptons ou refusons l’injustice, dans lequel une répression paraît normale ou scandaleuse, dans lequel un jeune contrôlé vingt fois devient un « cas isolé » ou le symptôme d’un système.

En France, l’Arcom a pour mission statutaire de veiller à l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion et à la cohésion sociale dans l’audiovisuel. En 2024, le Conseil d’État a dû rappeler que ce pluralisme ne se réduit pas au seul chronomètre des temps de parole politiques : il impose un examen substantiel de la diversité des courants d’opinion, à la suite d’un recours de Reporters sans frontières contre un refus de mise en demeure d’une chaîne. Cette décision a conduit l’Arcom à adopter, le 17 juillet 2024, une délibération précisant que son appréciation doit tenir compte de la variété des thématiques, de la diversité des intervenants et de l’expression d’une pluralité de points de vue.

Autrement dit, le droit reconnaît qu’on peut manquer au pluralisme tout en « traitant » un sujet, si ce traitement est univoque, répétitif, construit pour empêcher la contradiction. […]

La jeunesse y paie deux fois : une fois comme cible – jeunes de quartiers, jeunes racisés, jeunes précaires –, une autre comme public, abreuvé d’angoisse, de cynisme et de haine en kit.

À cela s’ajoute la question de la propriété. […] La commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias et la cartographie du Monde diplomatique rappellent que les médias « qui font l’opinion » dépendent majoritairement d’intérêts industriels, financiers ou étatiques.

L’Arcom dispose pourtant d’un dispositif de contrôle des règles anti-concentration… qui ont l’air tout aussi efficace que les mécanismes anti-fraude fiscale.

La liberté d’informer existe, oui, mais elle vit coincée entre des bilans comptables et des stratégies d’influence. Quand les voix qui racontent la jeunesse sont tenues par ceux qui ont intérêt à la présenter comme dangereuse, capricieuse ou ingrate, le procès est truqué avant d’entrer dans la salle.

Ces charges constituent une organisation sociale qui rend la dignité impraticable. […] Les 10% les plus riches captent une part majoritaire du revenu mondial, tandis que la moitié la plus pauvre n’en reçoit qu’une fraction dérisoire. Dans ce contexte, la jeunesse est sommée d’être « raisonnable » dans un monde où l’excès de richesse est normalisé, et où l’excès d’angoisse reste renvoyé à la sphère privée. Comme l’écrit la critique sociale contemporaine, le système se présente comme l’unique horizon « réaliste » : on ne change pas les règles, on change de psy.

Alors, la question n’est déjà plus : « Y a-t-il crimes contre la jeunesse ? » Elle devient : comment avons-nous accepté que tout cela paraisse normal ?

Affiche tribunal de la jeunesse – 1

Maintenant que l’acte d’accusation est dressé, il convient de nous pencher sur la peine. Je vous demande ici de prononcer une condamnation symbolique, qui est une peine très concrète : la rééducation de la société par l’éducation, la culture, le pluralisme et la justice sociale.

Obligation de réparer

Je requiers que la société soit condamnée à se rééduquer à l’esprit critique, celui que l’UNESCO désigne comme une capacité à interroger, vérifier, comprendre, plutôt qu’absorber et répéter. Je requiers qu’elle prenne enfin au sérieux l’éducation aux médias et à l’information déjà inscrite dans les textes éducatifs, non comme un « petit plus » mais comme une hygiène démocratique fondamentale. Je requiers qu’elle finance la culture comme elle finance la sécurité, non pour punir, mais pour prévenir. Parce qu’une bibliothèque est un antidote à la peur, un atelier d’écriture une riposte à la haine et un cours d’histoire sociale un vaccin contre la fabrication de boucs émissaires.

Je requiers qu’elle rétablisse le sens du mot pluralisme, non comme décor de plateau, mais comme pratique quotidienne des institutions, des médias, de l’école. Qu’elle cesse d’appeler «maturité » la résignation, et « fragilité » la réaction normale d’une génération sommée de dépenser son maigre salaire en séances de psy pour guérir des traumatismes générationnels transmis par nos parents névrosés.

Mesdames et Messieurs du jury, dans nos tribunaux nationaux, une formule clôt les décisions : «

Au nom du peuple français ». Aujourd’hui, le peuple a des cernes, mais il a encore des yeux. Je

vous demande, au nom de ces yeux fatigués mais ouverts, de déclarer la société coupable d’avoir organisé pour sa jeunesse des conditions de vie moins libres, moins protégées, moins stables et plus suspectes que ne le promet sa propre devise.

Et de prononcer, comme seule peine à la hauteur, l’obligation de réparer : par l’éducation émancipatrice plutôt que par la morale culpabilisante, par la culture partagée plutôt que par la peur marchandisée, par un pluralisme effectif plutôt que par des simulacres de débat, par une justice sociale qui rende à la jeunesse ce qu’on lui a confisqué : le droit d’entrer dans la vie sans déjà se sentir en sursis.

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