Quand la solidarité éteint les flammes

Mercredi 8 juillet 2026, un incendie a tout emporté : en quelques heures, la librairie indépendante et coopérative La Grange aux Livres a été entièrement détruite. Tout a disparu dans les flammes. Pourtant, à Augan, on ne baisse pas les bras…

Par Henry-George

De bonne heure, mercredi 8 juillet un appel m’annonce l’incroyable nouvelle : la librairie est en feu ! Pas besoin de préciser quelle librairie, c’est notre librairie : la Grange aux livres, une librairie généraliste coopérative dans un bourg rural de 1 600 âmes.

On en est fiers car ce n’est pas n’importe quelle librairie : 10 000 ouvrages sur les rayons, une équipe de 3 salariéEs accompagnée par de nombreux bénévoles et un projet rendu possible par la mobilisation de 140 associéEs.

Ce matin-là, la canicule règne encore et je vois de loin les fumées qui s’échappent des toits. Puis, en me rapprochant, je découvre le bourg rempli de véhicules rouges et les pompiers à l’œuvre pour cantonner un feu qui s’attaque aux maisons voisines et qu’il faudra plusieurs heures pour maîtriser.

Tout autour, les équipes municipales sont mobilisées et nous sommes de nombreux associéEs à rester pour partager les nouvelles et nous convaincre que le pire a été évité.

En effet, l’incendie a été déclenché par des travaux d’étanchéité sur le toit du bâtiment alors qu’à l’étage supérieur résidaient 4 demandeurs d’asile hébergés par le CADA de Guer. L’un d’entre eux manquait à l’appel et ce fut une intense inquiétude jusqu’au moment où il put donner de ses nouvelles.

Dans les bâtiments mitoyens, on voyait la fumée s’échapper du toit qui perdait progressivement tout son faîtage. En dessous vivaient 5 autres familles de demandeurs d’asile qui devaient quitter leur logement dans l’urgence avec la hantise de tout perdre.

C’est alors que s’est exprimée la solidarité villageoise et l’on pouvait voir une table installée devant la boulangerie avec des boissons et des victuailles pour soutenir les équipes mobilisées. Non loin, au bar du Champ Commun, l’autre coopérative multiservices d’Augan, l’équipe du CADA a pu regrouper ses bénéficiaires pour trouver du répit et se restaurer.

Il y régnait un climat bien plus calme qu’on aurait pu redouter. Le professionnalisme de l’équipe du CADA y contribuait bien évidemment, mais également le fait que nous mettions notre auberge du Champ Commun à disposition de ces personnes qui trouvaient ainsi un abri dans cette nouvelle tempête les submergeant après bien d’autres.

Bien sûr, la chance a voulu que l’auberge ne soit pas occupée à ce moment mais il était évident pour tout le monde qu’une solution devait et pouvait être trouvée.

Il faut en effet parler d’évidence car la solidarité ne saurait poser question quand on se sait appartenir à la même communauté. C’est une valeur fondamentale, c’est aussi un réflexe et il est peut-être d’autant plus fort que tous nos projets affrontent des temps difficiles.

Bien que le temps manque, on en trouve pour soutenir, réfléchir, contribuer. La place est limitée mais on sait immédiatement la partager : l’équipe de la Grange aux livres en trouve une dans notre salle de réunion et nous nous retrouvons entre collègues pour envisager tout de suite un avenir possible.

Des projets coopératifs et associatifs comme les nôtres, plus encore quand ils sont situés en milieu rural n’existent que parce qu’ils sont portés par l’énergie humaine. La question des moyens, notamment financiers, est essentielle mais elle n’est pas suffisante.

Il y a un lien humain fort qui construit et se construit autour de ces initiatives et la multitude des propositions d’aides ou de dons en a témoigné dès la première heure.

Alors oui, il se passe quelque chose qui permet ce que trop de personnes pensent relever d’une folie économique. Nous vivons dans un monde où l’intérêt privé prend de plus en plus le pas sur l’intérêt général, mais celles et ceux qui rendent possibles ces entreprises investissent et s’investissent en sachant qu’ils et elles ne toucheront jamais de dividende financier.

Cela ne signifie pas que ces initiatives seront structurellement déficitaires. Au contraire, leur équilibre économique reposant sur l’affectation de leurs bénéfices à la réserve, elles sont plus robustes face aux crises comme de nombreuses études l’ont montré.

Capitalisées, elles ne sont donc pas capitalistes. De droit privé, leur raison d’être relève de l’utilité sociale : elles sont donc politiques. Ancrées dans leur territoire, elles le font rayonner en montrant qu’il est possible de refuser les fatalismes du monde contemporain et les difficultés accidentelles.

Mais oui, ce sont pleinement des entreprises au sens d’une action partagée reposant sur le choix d’un risque assumé collectivement.

Parler de ces aventures communautaires est, comme l’écrit Pablo Servigne, essentiel car ces récits nous disent que la résistance est possible.

« Compétition, isolement et méfiance composent le terreau de la vulnérabilité sociale et systémique dont nous souffrons toutes et tous.

[…] En décourageant les liens et en détruisant la confiance, on transforme nos sociétés en poudrières sociales, prêtes à exploser au moindre choc, sans aucun filet de sécurité.

[…] Alors que l’école de la compétition nous apprend à ne plus faire confiance aux autres, l’école de l’obéissance apprend à ne plus se faire confiance à soi-même. […] Dans un contexte où les chocs se multiplient, où l’imprévisible gagne du terrain, où nos conditions de vie globales se détériorent et où le sentiment d’impuissance nous envahit, il n’y a donc rien de plus urgent que de revoir nos mythologies.

[…] On ne change pas une société seulement avec des lois ou des infrastructures : on la change d’abord avec les histoires qu’elle se raconte sur elle-même. Aujourd’hui, notre culture dominante nous prépare à la guerre de tous contre tous. Elle répète que le monde est en conflit permanent et que les autres sont des concurrents et des menaces. Elle nous raconte que seul le plus fort survit, que la coopération est naïve, que l’entraide est une faiblesse.

[…] Changer d’imaginaire, c’est changer nos réflexes profonds. C’est passer de l’obsession de la survie individuelle à l’art de la coopération. Cela prend du temps et passe par un changement de culture. Mais ce n’est pas un luxe moral : c’est une stratégie concrète de préparation aux crises. Dans un monde où les catastrophes se multiplient , un imaginaire pacifique et une « arme » de survie massive1 ».

Croire que l’on peut construire ensemble autre chose que des murs de séparation, c’est un combat du quotidien, un engagement local citoyen face aux logiques globales qui déshumanisent l’humanité et dénaturent la nature.


1- Pablo Servigne, Le réseau des tempêtes. Manifeste pour une entraide populaire
. Paris, Ed Les liens qui libèrent, 2025, p.92-95.

La Grange aux Livres a brûlé, aidez à la reconstruire !

Une cagnotte en ligne est ouverte sur ce lien : https://tribee.fr/participations/soutienlagrangeauxlivres

Pour relancer l’activité en urgence dans un local temporaire, reconstituer le stock de livres, BD, carnets, papeterie…, maintenir les salaires de l’équipe, rebâtir la Grange aux Livres, en mieux, Chaque euro compte !

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