Bracelets violets aux poignets, de la couleur emblématique des luttes féministes, une famille morbihannaise et ses soutiens ont courageusement brisé le silence devant l’église de Saint Nolff, puis au crématorium de Ploërmel, à la mi-septembre. On y célébrait la cérémonie funéraire de leur grand-père, une personnalité locale respectée pour ses mobilisations citoyennes, mais accusé d’attouchements incestueux par sa petite-fille.
Par Cécile

Perdre un grand-père est toujours triste. On le pleure, on pense à tout ce qu’on a oublié de lui dire, mais pas toujours pour les raisons que l’on croit. Quand Gwen a appris la mort du sien, sa tristesse oscillait entre le soulagement de ne plus jamais le croiser et la colère de ne pas le voir un jour condamné.
La cérémonie mortuaire a eu lieu mi septembre à l’église, puis au crématorium. Or, deux jours après la crémation, Gwen était convoquée par le tribunal de Lorient pour son procès en appel contre ce grand-père. Au démarrage, face aux juges, elle n’a pas parlé de cette mort. Elle a juste rembobiné toute l’histoire et de nouveau tout raconté. Pendant plus de deux heure. Encore rapporter ce qui l’a fait souffrir. Retracer des moments qu’elle voudrait oublier. Tout ce qu’il lui a fait subir, entre l’âge de huit et douze ans.
Gwen se souvient de ses genoux où il l’assoyait. De son sexe en érection qui frôlait sa peau à travers ses vêtement. De son pyjama dont elle ressent encore la texture élastique. De l’horloge lumineuse qu’elle fixait sous la télé pendant qu’il mettait sa main dans sa culotte à petites fleurs, la glissant jusqu’à l’entrée de son vagin. Elle aurait voulu le voir encore vivant. Vivant face aux juges. La tête basse pour une fois. Aurait-il fini par pleurer, par avouer, par demander pardon ?
Au tribunal de Lorient, elle a donc fait mine de rien, oubliant le jour des obsèques, racontant les gestes du défunt, répondant aux questions. Elle amène aussi ce jour là un élément nouveau au dossier : un voisin lui a dit que son grand-père avait gardé des enfants dans le voisinage. Gwen se sent en confiance, les deux juges et la greffière sont des femmes. Questionnant celles-ci sur les chances d’une poursuite de la procédure, elle comprend qu’il existe suffisamment d’éléments pour qu’un jugement ait enfin lieu. Mais Gwen finit par leur avouer que l’accusé vient de mourir. « Ah bon ? Cela change tout ! », ont répliqué les juges étonnées. « Qu’est ce qui va se passer, du coup ? », a questionné Gwen. « La plainte va être classée, m’ont-t-elles répondu. Et ce serait à moi d’enquêter et de vérifier mes nouvelles allégations à propos des autres enfants potentiellement impactés… Pourquoi l’État ne prendrait pas en charge la suite d’un jugement post mortem afin que justice soit faite et qu’il y ait une prise en charge des frais de santé de la victime ? », déplore-t-elle, le regard vitreux, les larmes aux bords des yeux : « Puisqu’il est mort, c’est fini selon la Justice ! ». Elle réclame que justice soit faite, malgré tout.
Une famille soudée
Gwen vient d’une famille unie, une famille d’artistes, d’amoureux du jazz, de la mer et des voyages. Des parents aimants. Un frère affectueux. Son grand-père, son « papou », comme tout le monde l’appelait, était un personnage respecté. Un gars engagé, actif dans les associations. Il avait été l’un des faucheurs volontaires condamnés pour le fauchage de parcelles de maïs OGM au côté de l’eurodéputé José Bové. « Bien qu’il était athée, je le compare à une sorte d’abbé Pierre du coin ! », ironise sa victime.
Comme beaucoup d’enfants victimes d’inceste, Gwen est d’abord restée en état d’amnésie. Jusqu’à ses 18 ans. A peine majeure, elle voyage en Inde pendant six mois. Elle veut voir le monde. Elle part la fleur au fusil, dans un élan de jouvence, avide de découvrir. Mais c’est elle qu’elle finit par rencontrer plutôt que les Indiens.
Dans les trains bondés, elle ne supporte pas les mains baladeuses. La sensation d’être impuissante en étant bloquée dans une foule d’hommes l’oppresse. Elle se sent mal. Gwen se lance alors dans une thérapie énergétique comme on en propose dans le pays du yoga. Séances de bien-être, massages devraient lui faire du bien. Mais elle ne supporte pas les mains du praticien qui tente de la masser sur les parties intimes.
Lors de son retour en France, aucun homme ne peut l’approcher, même ses amis proches. « Leur présence à moins de deux mètres m’était insupportable », relate-t-elle. Dans les semaines qui suivent, des scènes de sa jeunesse lui reviennent en mémoire. Par bribes. Par flashs. Si elle avait cadenassé ses souvenirs pendant une dizaine d’années, le verrou, c’est clair, commence à craquer. Il laisse peu à peu s’échapper des visions du papou. Ses genoux. Son pyjama gris en coton avec un élastique très ample, « ce qui lui permettait de pouvoir se toucher facilement ». La toilette qu’il lui faisait. C’est vrai, réalise-t-elle, quand elle séjournait chez ses grands-parents, c’est Papou qui la baignait et non pas sa grand-mère. Plus tard, les flashs se feront plus nets. Plus durs aussi. Que ressent-on à la vision du pépé devant son lit, se masturbant à proximité de son visage, alors que l’on tient encore une poupée ? Et devant la baignoire où l’on joue avec un petit canard ?
De retour en France, sa meilleure amie à qui elle s’est confiée la pousse à parler. « C’est dur de parler », avoue Gwen. Elle voulait plutôt minimiser, pardonner, ne pas déranger le bonheur familial. « En tant que victime, tu crois que c’est toi qui hallucine, tu doutes de ce que tu ressens, tu relègues… Nommer, dénoncer, c’est porter le poids d’être le centre de la problématique. »
Presque trente ans après les faits, âgée de 37 ans, Gwen porte plainte au commissariat. C’est le début de son parcours de combattante judiciaire. Elle se rend avec sa mère au bureau de France Victimes. On leur annonce d’emblée qu’une condamnation est improbable. « Avez-vous remarqué un signe distinctif sur le sexe de votre grand-père ? » aurait-on demandé à Gwen. « Sans preuves, comment donner de la valeur à la parole d’une victime ? Est-ce que des témoignages et des rapports d’analyses psychologiques pour la victime et psychiatriques pour l’agresseur ne pourraient pas suffire ? », interroge-t-elle.
Comme c’est souvent le cas, la confrontation n’aboutit pas à des aveux. Début 2024, Gwen, déçue, bouillonnante, finit par recevoir la réponse du procureur. C’est un « avis de classement à victime », une notification officielle informant que sa plainte ne fera pas l’objet de poursuites judiciaires. Ce que son grand-père interprète comme un non-lieu. Gwen se pourvoit en appel.
Aujourd’hui, à 40 ans, c’est une jolie brune au regard déterminé, aux paroles tranchées. Elle allume une cigarette, sirote un verre de vin. « Je fume, je bois, j’ai des addictions », reconnaît-elle. Elle a écumé à peu près tous les symptômes de celles et ceux qui ont enduré des violences sexuelles et leur silenciation. Une adolescence compliquée. Violente parfois. Des périodes de boulimie, puis d’anorexie. Un manque de confiance en soi et envers les autres. Des rapports compliqués à son corps. Des relations chaotiques aux hommes.
Deux coups de massue
C’est un jour de fête des mères que Gwen choisit pour parler à ses parents. Elle a alors 20 ans. Elle met en cause le papa de sa maman, un homme insoupçonnable. Sa mère prend un coup de massue. Puis un second, en questionnant sa propre mère, la femme de Papou. « Cela ne m’étonne pas de lui », lui répond-t-elle. La mère de Gwen et son mari sont longtemps restés dépités, déboussolés. Ce sont des navigateurs, mais ce jour là, ils perdent franchement le Nord. Ils écoutent. D’abord ils doutent. « Il a fallu du temps pour accepter cette parole. C’était impensable », avouent-ils. Car depuis quelques années, Papou s’est installé à 200 mètres de leur maison. La famille est unie. Elle partage des repas familiaux, s’entraide. Et Papou est devenu le super « papou » du village. Il est partout, file des coups de mains, milite dans les associations du coin. Quand les membres de la famille marche dans le bourg, on leur demande : « Comment va le papou ? »
« Un homme violent ne peut pas être un bon grand-père ni un bon ami », assène Gwen. Sa mère est maintenant persuadée qu’il ne peut pas être un bon père non plus. « Mais mon frère, l’oncle de Gwen, n’a jamais cru sa nièce », confie-t-elle. Et c’est justement cet oncle qui organise la cérémonie funéraire de la mi septembre, sans en toucher mot à sa sœur. Il choisit une cérémonie religieuse. « Pourtant Papou était athée », souligne sa fille. Il répétait : « Les curés, c’est comme les psys, ce sont des charlatans ! ». Peut-on redorer l’image d’un mort accusé de pédocriminalité à renfort d’hosties et de fumées d’encensoir ? La mère de Gwen en doute. Elle et son mari s’organisent pour obtenir l’autorisation de prendre la parole dans l’église. Le prêtre accepte sous conditions de relecture. Quelques lignes sont barrées.
Celle qui porte la pesante responsabilité de ne pas avoir lu dans les yeux de sa fillette, va, face au Christ et à la famille, aborder avec douceur le « glauque » : « Mon père nous aidait dans notre jardin, il a planté des arbres avec nos enfants. Un pommier avec notre fils qui est aujourd’hui très généreux en pommes. Un pêcher… avec notre fille qui est mort après avoir donné quelques fruits. Il n’y a pas de hasard ».
Papou a toujours nié. Il a toutefois lâché des formes d’aveux déguisés : « « C’est pas si grave« m’a-t-il un jour répliqué », témoigne le père de Gwen. Dix ans après les révélations, le papou avait tout même écrit un message à sa victime : « Tu ne voulais pas que Mamie te touche Donc j’ai pris l’habitude de faire ta toilette et pendant plusieurs années il y avait que moi qui comptait quand tes parents étaient absents. Les caresses que tu appréciais n’étaient pas normales de la part d’un homme, j’en suis certain maintenant.» « Mais ensuite il a écrit : « Pardonne-moi les gestes dont je ne me souviens pas« . », relate-Gwen.
Parler malgré tout
« Puisque, considèrent-ils, l’oncle tente de faire barrière aux discours familiaux, en gardien des mécanismes de domination et des traditions », Gwen, sa mère, son père et son frère vont parler. La nécessité de dire haut et fort toute la vérité les unit plus que jamais. A la sortie de l’église, puis au crématorium, chacun.e va livrer son message.
Quand la mère commence, émue, l’estomac noué, une voix tente de la couper : « C’est pas le lieu pour ça ! ». Impassible, elle continue à raconter ce qui a été caché : « Atteint d’un cancer, mon père a refusé un départ en douceur avec des sédatifs à l’hôpital. Il m’a dit qu’il voulait tenter de faire une dernière expérience en arrêtant de boire et de s’alimenter. Ce qui permet de se souvenir de sa grève de la faim avec les Faucheurs Volontaires… Même sa mort est un jeu de la toute puissance pour forcer l’admiration. Il a préféré la notoriété plutôt que de reconnaître les faits, ce qui aurait permis un certain soulagement de sa petite fille dont la parole aurait été validée. Dans cette société patriarcale le silence et l’impunité règnent ».
Heureusement, des ami.es, des soutiens, des activistes d’associations féministes sont réuni.es sur le parvis. Elles et ils font bloc face aux villageois, aux amis du papou et à une partie de la famille. En solidarité avec la victime, ces compagnons de lutte ont noué des bracelets violets à leurs poignets. C’est un moment fort, rare surtout. Un soulagement pour celles et ceux qui se rallient à Gwen dont certain.es avouent avoir aussi vécu l’inceste.
« Si je suis là aujourd’hui, malgré la douleur, malgré ce que cela me coûte, c’est pour que, demain, un enfant qui parle soit entendu, regardé, écouté, protégé », lance Gwen à cette assemblée. « Pour les 160 000 enfants victimes d’inceste chaque année en France, qui sont des adultes en souffrance ou en devenir; pour que cesse cette inadmissible impunité; parce que l’inceste c’est un crime familial spécifique : c’est tuer un enfant sans lui ôter la vie, l’inceste heureux n’existe pas… jamais. Attaquez-vous à ce fléau. Finis les yeux clos, la bouche cousue et les oreilles bouchées. »
« Que mon expérience, ma parole, mes actes puissent nous aider à sortir de ce fléau qu’est le silence, la domination. »
Les associations qui accompagnent…
France Victimes, à Vannes et Lorient : https://france-victimes56.com/
SOS enfants en danger, à Lorient : https://www.sosenfanceendanger.fr/index.html
Corps et âmes, à Auray : https://corpsetames.bzh/
Comité local Nous toutes, à Vannes : noustoutes.vannes56@gmail.com
Association Passé (Parlons d’agressions sexuelles, soyez écouté.es), à Auray : association.passe56@gmail.com
L’inceste en chiffres :
En France, seuls 3 % des agresseurs sexuels sont condamnés (1 % en cas d’inceste), et plus de 6 plaintes sur 10 sont classées sans suite. (Source : https://www.ciivise.fr/)
160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année.
1 enfant est victime d’un viol ou d’une agression sexuelle toutes les 3 minutes.
Dans leur enfance, 13 % des femmes et 5,5 % des hommes ont subi des violences sexuelles et 4,6 % des femmes et 1,2 % des hommes, des violences incestueuses.